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Jean-Luc Bouland
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Inspiration funeste, ou hoquet généré par une vieille pensée ? Personne dans le bar ne le sut en l’instant, et encore moins après. L’amoureux des bouquins jeta dans la soucoupe trois pièces en bataille, payant abondamment un dû hypothétique, et courut vers la rue, se jetant sur la porte, qui ne résista pas, étant déjà ouverte. L’heure était à l’outrance, pas à l’explication, et le moment fut court, bien qu’intense et pesant.

Perdu dans ses nuages, il oublia la vie, ennemie personnelle, qui s’échappa d’un coup, entre deux tables rondes garées sur le trottoir. Un pied traînait par là, oublié par un jeune sui sirotait une eau à peine réchauffée. Un jeune ricanant, assis sur une chaise, et regardant la rue. La chute fut rapide, et la mort adéquate. La tête du libraire affronta la bordure, et perdit un combat libre de tout arbitre. La foule s’agita, le jeune disparut, la police arriva, et s’empara du tout, réinventant l’histoire.

Une heure après l’affaire, les témoins oculaires, excités mais sans plus, commentaient en buvant, sans comprendre la rage du défunt inconnu. Il n’était pas d’ici, ou depuis si peu d’ans. Devant un vieux vin cuit, l’échotier localier, arrivé en retard, n’en apprit que très peu, devisant pour la forme, et un peu pour la gloire, avec le tout-pays, et même un conseiller. Il fit quelques clichés d’une assistance éparse, et reprit son chemin vers d’autres incidents, réservant pour le soir le soin de rédiger quelques lignes insipides. Quelques mots alignés sans trop se fatiguer, dénués de poésie, pour légender l’image qui entraîna la suite.

Car c’était sans compter sans un Pierrot marri, qui apprit l’incident le lendemain matin en lisant un journal, qu’il trouva par hasard, un hasard bien jobard. La prose quotidienne activa son émoi. Et la photo d’ambiance attisa sa colère. Gironde et pavoisante, toute de noir vêtue, sa hantise était là, au milieu de la foule, comme pour le narguer. Hantise de six mois qui oppressait sa vie.

- La garce ! Elle continue. Pas pour longtemps ! cria-t-il sans retenue devant un auditoire de félins endormis qui logeaient avec lui.

Il ne pouvait attendre. Elle en avait trop fait. Célestin Durosier, séide décédé, ne pouvant plus l’aider, il devait en trouver un de plus aguerri. Ou le faire lui-même. Sa peine était trop grande pour n’être point vengée. Dans son antre sordide, vieille maison de brique dans un jardin en friche, au fond d’une ruelle, en retrouvant courage, il forgea son destin. Un destin ridicule, minable et déchéant.

 

L’enterrement de l’érudit se fit dans le silence, et dans l’anonymat. Il n’était pas d’ici. Un citadin fraîchement arrivé, qui se mêlait rarement aux activités des autres, même pas pour la chasse, inscrit dans aucune association, à peine connu des élus, et peu des commerçants. Le retraité acerbe n’avait aucune famille, et avait payé cher pour obtenir le droit d’avoir son caveau au village. Au cimetière perdu, devant la tombe froide, seule une femme frêle pleurait, comme elle le faisait à chaque mise en terre. Une femme insolite, triste autant qu’insolente, habituée des lieux, pleureuse incontinente. Elle seule savait ce qui l’amenait là, et gardait précieusement ce secret incongru. Sa voilette éclipsait tout ce qui se tramait dans son cerveau atteint. Elle resta près d’une heure, puis retourna chez elle, saluant le gardien, qui n’attendait que çà pour mettre le verrou. L’homme aux idées saugrenues ne manquerait à personne.

 

La clé tourna sans bruit dans l’orifice gris. Le cimetière était clos, et la tâche achevée. Ajustant son veston, le grand échalas blond, d’un geste nonchalant, enfourcha son vélo, acquisition récente et très sophistiquée. L’heure était au repos, au retour attendu au sein de ses amis. Jean-Marie Ducomptoir, gardien de l’éternel, retournait au village. Célibataire à vie, quarantenaire heureux, l’homme aimait avant tout les femmes et l’humour. Les femmes aimant l’humour, qu’il possédait à souhait, il comptait en souriant ses conquêtes d’un soir, ce qui le comblait fort.

 

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