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EPITAPHE A LA MIE DE PAIN (nouvelle primée en 1998)
En ce matin d’hiver, pour Célestin Durosier, le pain avait un goût acide. Depuis plus d’une heure qu’il était là, l’austère retraité, au cheveu rare et gris, petit et bedonnant, s’était renfermé dans un monde intérieur insondable, et l’unique tartine beurrée servie par la patronne de l’éponyme Table d’Arlette n’avait fait que nourrir un peu plus ses sombres pensées, lui seul sachant pourquoi. Assis au fond de la salle de l’unique troquet du petit village ligérien, insensible au décor, l’ancien libraire ne remarquait même plus ceux qui le saluaient, rendus joyeux par le beau ciel bleu qui estompait facilement la froidure de l’air.
Inutile de lui adresser la parole, il n’entendait pas, même quand Arlette revint
pour lui proposer une seconde tranche du croustillant Campagne qui faisait la réputation
de la boulangerie de la place…au même titre que les formes épanouies de celle qui
le vendait quotidiennement avec un sourire enjôleur. A cet instant, c’était à peine
si Célestin arrivait encore à détacher ses yeux du carnet qu’il tenait entre ses
mains rêches, usées par la manipulation régulière des manuscrits et autres livres
précieux qui envahissaient la vieille ferme achetée à quelques kilomètres de là.
Terminer ses jours en pleine forêt solognote, au milieu de ses ouvrages vénérés avait
été son dernier souhait. Un souhait qui semblait s’émietter en même temps que s’égrenaient
les minutes de la pendule, à en croire son visage halluciné. L’amoureux de Ronsard
et de ses Carpe Diem, lutineur de quatrains et autres rimes riches magnifiant les
jouvencelles comme les roses du Val de Loire, n’était plus que le fantôme de lui-
Face au fleuve endormi, il s’était attardé, sans trop de déplaisir, à écouter Pierrot, le Berlaud du village, comme ils disent au pays, l’idiot que l’on ignore, du même âge que lui, de la même carrure, presque son frère jumeau, n’était son inculture. Enfant dégénéré d’un braconnier parti et d’une mère morte, il était mal aimé, abîmé par le temps, aigri par la rancœur. L’homme était abattu, et contait ses malheurs. Amertume et colère se déversaient en flots, qu’il avait attisés, en se prenant au jeu. Diatribes de vieillards et décision sordide, qu’il voulait assumer.
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La longue phrase de Pierrot, totalement inhabituelle, retentissait encore dans la tête de Célestin, devenant obsédante. Tout comme sa réponse dont, réflexion faite, il n’était pas trop certain des termes, et encore moins de la justesse du propos. L’histoire de Pierrot avait réveillé en lui quelques souvenirs enfouis qui perturbait son raisonnement.
A l’issue de la soirée, l’affaire était conclue. Le « deal » était tout simple :
trouver la bonne idée, et passer à l’action. Une idée diabolique, avait soufflé le
Pierre, en brandissant sa canne, en lissant sa moustache, pour le venger d’une femme.
Défi sempiternel depuis la nuit des temps. Jeunes et belles en diable, les garces
étaient légions pour les vieux rabougris, revêches et vengeurs, pensait-
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Les mots firent sursauter la salle tout entière. L’insolence du coup, à l’approche de midi, dernières cinq minutes avant la sonnerie, ébranlait Célestin. Electrique et soudaine, la décharge incomprise irradia son cerveau. Il sauta sur ses pieds, et renversa la table. La voisine ébahie, accorte et colorée, en libéra un cri, qui fracassa la glace accrochée au piton. Stridence incontrôlée pour sept ans de malheur des plus surréalistes.